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Droit

Les lois gravées aux murs

Dans une ville ancienne, on avait gravé les lois sur les murs. Elles étaient visibles de tous. Chacun pouvait les lire en passant. Elles rappelaient ce qu’il était permis de…

Espace de travail avec des documents épinglés au mur et une lampe allumée.

Dans une ville ancienne, on avait gravé les lois sur les murs.

Elles étaient visibles de tous. Chacun pouvait les lire en passant. Elles rappelaient ce qu’il était permis de faire, ce qu’il était interdit de prendre, ce qui devait être rendu, ce qui devait être protégé.

Au début, les habitants levaient les yeux vers ces pierres avec reconnaissance. Elles empêchaient le plus fort de tout prendre. Elles donnaient au plus faible un recours. Elles obligeaient les puissants à répondre. Elles gardaient la mémoire de blessures qu’on ne voulait plus revoir.

Puis, avec le temps, quelque chose changea.

Les lois étaient toujours là, mais plus personne ne se souvenait vraiment du bien qu’elles devaient servir. On les invoquait pour gagner, pour bloquer, pour accuser, pour obtenir, pour se protéger, pour imposer. Elles étaient encore lisibles, mais leur finalité devenait obscure.

Le droit est une grande chose.

Il permet de sortir de la vengeance privée. Il donne une forme à la justice. Il pose des limites à l’arbitraire. Il protège contre l’abus de force. Il permet à une personne de dire : “Tu ne peux pas faire de moi ce que tu veux.”

Sans droit, les plus fragiles dépendent trop souvent de la bonté des plus forts.

Et la bonté des plus forts ne suffit pas.

Il faut des règles. Il faut des procédures. Il faut des recours. Il faut des institutions capables de dire non à celui qui abuse, même lorsqu’il est puissant, utile, respecté ou majoritaire.

Le droit est donc nécessaire.

Mais il n’est pas suffisant.

Car le droit peut empêcher qu’une personne soit piétinée ; il ne suffit pas à lui apprendre à marcher. Il peut désigner une faute ; il ne produit pas automatiquement la réparation intérieure. Il peut reconnaître une dignité ; il ne garantit pas que cette dignité sera réellement honorée dans les regards, les paroles et les gestes.

Le droit protège une forme.

Il ne crée pas à lui seul le bien.

C’est une distinction difficile, parce que nous demandons souvent au droit plus qu’il ne peut donner. Lorsque la confiance se défait, lorsque les communautés s’affaiblissent, lorsque la parole donnée ne suffit plus, lorsque les repères communs disparaissent, nous demandons au droit de tout porter.

Protéger. Arbitrer. Reconnaître. Réparer. Définir. Punir. Garantir. Dire qui a raison. Dire ce qui est juste. Parfois même dire ce qu’est une personne.

Mais plus nous demandons au droit de remplacer ce que la confiance, la transmission, la vertu, la parole et la responsabilité ne portent plus, plus nous risquons de l’alourdir jusqu’à le déformer.

Le droit devient alors un lieu de protection, mais aussi un lieu de combat permanent.

On ne cherche plus seulement à protéger une personne contre une injustice. On cherche à faire inscrire sa vision du monde dans la forme même de la loi. On veut que le droit dise non seulement ce qui est permis ou interdit, mais ce qui doit être admiré, reconnu, nommé, validé, célébré.

Il peut y avoir des raisons légitimes à cela.

Certaines personnes ont été méprisées trop longtemps. Certaines violences ont été invisibles. Certaines dépendances ont été couvertes par de belles paroles. Certaines autorités ont abusé précisément parce qu’aucun droit ne venait les limiter.

Mais il faut rester attentif.

Quand le droit devient le seul langage commun, tout désaccord tend à devenir procès. Toute blessure devient revendication. Toute limite devient oppression. Toute frustration cherche une réparation juridique. Toute parole maladroite devient faute publique.

Alors le droit, au lieu de protéger l’espace commun, peut contribuer à le rendre inhabitable.

Ce n’est pas parce que le droit est mauvais.

C’est parce qu’on lui demande d’être plus qu’il ne peut être.

Une société ne tient pas seulement par des droits. Elle tient aussi par des mœurs, des promesses, des fidélités, des attentions, des pardons, des médiations, des responsabilités et des lieux où l’on apprend à vivre ensemble avant d’avoir besoin d’un tribunal.

Le droit intervient souvent lorsque quelque chose a déjà échoué.

Il est indispensable lorsque la parole ne suffit plus. Mais une société qui ne sait plus vivre que par le droit est une société où beaucoup de liens sont déjà blessés.

Cela vaut aussi pour la personne.

Une personne peut avoir juridiquement raison et rester humainement seule. Elle peut gagner une procédure et ne pas être relevée. Elle peut obtenir réparation et ne pas retrouver confiance. Elle peut être reconnue comme victime et rester enfermée dans ce seul nom. Elle peut être protégée contre l’abus et ne pas encore savoir comment reconstruire sa liberté.

Le droit doit donc rester au service de la personne réelle.

Il ne doit pas la réduire à son statut juridique : victime, coupable, ayant droit, responsable, plaignant, bénéficiaire, usager, propriétaire, débiteur, citoyen.

Ces statuts sont parfois nécessaires. Mais ils ne disent jamais toute la personne.

Le droit doit aussi rester au service de la vérité.

Il peut être tenté par deux mensonges opposés.

Le premier consiste à croire que la forme suffit. Si tout est légal, alors tout serait juste. Si tout est signé, alors tout serait libre. Si tout est conforme, alors tout serait bon.

Mais nous l’avons déjà vu avec le consentement : une procédure respectée ne suffit pas toujours à garantir une réalité humaine juste.

Le second mensonge consiste à croire que l’émotion suffit. Si quelqu’un souffre, alors le droit devrait automatiquement confirmer son ressenti. Si une demande est intense, alors elle serait juste. Si une cause paraît généreuse, alors il faudrait lui donner une forme légale.

Mais toute souffrance ne dit pas immédiatement ce qui est juste. Toute demande ne devient pas bonne parce qu’elle est sincère. Toute cause ne mérite pas que le droit lui remette la totalité du pouvoir de nommer le réel.

Le droit juste doit donc faire un travail exigeant.

Il doit écouter sans se laisser gouverner par l’émotion. Il doit trancher sans se croire propriétaire du bien. Il doit protéger sans infantiliser. Il doit punir sans se venger. Il doit reconnaître sans enfermer. Il doit limiter l’autorité sans détruire toute autorité. Il doit défendre la personne sans transformer chaque personne en forteresse juridique.

C’est pourquoi le droit a besoin d’une vision de l’homme plus grande que lui.

S’il ne sait plus ce qu’est une personne, il ne saura plus vraiment ce qu’il protège. S’il ne sait plus ce qu’est une responsabilité, il oscillera entre punition excessive et excuse permanente. S’il ne sait plus ce qu’est une communauté, il ne verra plus que des individus en concurrence. S’il ne sait plus ce qu’est le bien, il se contentera d’organiser des volontés opposées.

Le droit est comme une clôture autour d’un jardin.

Sans clôture, le jardin peut être ravagé. Mais une clôture ne fait pas pousser les arbres. Elle ne remplace ni la terre, ni l’eau, ni la lumière, ni la patience du jardinier.

Une société qui ne pense qu’à ses clôtures finit par oublier ce qu’elle voulait cultiver.

Vivre debout demande donc de respecter le droit sans l’idolâtrer.

Il faut le défendre contre l’arbitraire. Il faut le limiter lorsqu’il prétend tout définir. Il faut l’utiliser pour protéger les personnes. Il faut refuser d’en faire une arme permanente de domination symbolique. Il faut se souvenir que la loi peut empêcher le pire, mais qu’elle ne suffit pas à produire le meilleur.

Lorsque le droit est juste, il crée un espace où la personne peut respirer, répondre, reconstruire, apprendre, promettre, transmettre, travailler, aimer, parler, croire, contester, réparer.

Mais après avoir protégé cet espace, une question demeure :

Qui accompagne la personne pour qu’elle ne soit pas seulement défendue, mais réellement relevée ?

C’est ici que commence la question de l’aide.

Pour discerner

Dans quelle situation le droit protège-t-il réellement une personne fragile contre l’arbitraire ?

Quand demandons-nous au droit de porter plus qu’il ne peut donner : sens, confiance, vertu, réparation intérieure ?

Quelle clôture est nécessaire pour protéger le jardin, et qu’est-ce qu’elle ne pourra jamais faire pousser à elle seule ?